— Miscellaneous, Travel

Arpenter les versants alpins avec un carnet est un exercice d'écriture philosophique, imagée et probablement mégalomane. Sur les chemins existentielles, 170 kilomètres de réflexions montagnardes.
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4810, 4808, 4811, 4806 et aujourd'hui 4805 mètres. Il est facile d'imaginer notre environnement figé et immuable à notre échelle, car on perçoit toujours le sablier gelé lorsqu'on ne voit pas ses grains tomber. Pourtant la Lune s'éloigne inexorablement de la Terre, l'atmosphère se réchauffe lentement mais sûrement, ce mois-ci une discrète feuille s'est ajoutée à mon philodendron et il faut déjà que je retourne chez le coiffeur. Depuis 2001, le sommet de l'Europe n'a jamais été aussi bas[1]. J'ai une pensée chaleureuse aux alpinistes de 2007, qui ont peut-être un record absolu, après avoir admiré la vallée de Chamonix 5,31m plus haut que ceux de 2023. Anecdotique ? C'est pourtant 3 fois ma taille et suffisant pour chambouler le classement des sommets de plus de 8000m[2], la course aux accomplissements et la folie des grandeurs - humaine manière de rendre l'impossible possible - n'est régie que par le sens qu'on lui donne.
Il serait pourtant dommage de ne pas le faire, et d'en-bas je donne un sens au Mont-Blanc et à sa mythique histoire. Premièrement par chauvinisme, puisque son sommet a été sensiblement volé[3] à l'Italie, qui récupérera le “Mont-Blanc de Courmayeur” : un lot de consolation. Deuxièmement pour sa géographique culturelle, les limites frontalières sont récentes et si trois pays (France, Italie, Suisse) gravitent autour d'un même massif, c'est initialement le lieu de vie de plusieurs communautés très liées, partageant les mêmes meurs et la même langue, le franco-provençal. Je m'en vais donc à l'aube des premières neiges avec Léa et Charles pour suivre la Grande Randonnée la plus connue de France et d'ailleurs: le tour du Mont-Blanc.
Observez le voile. Celui qui s'abat sur nous en stupeur, amène l'orage et la pluie, voile de souffrance, de désespoir, d'impuissance. Le rideau traumatique s'étend alors au-delà du théâtre de nos vies, et nous étoffe dans une enveloppe doucement claustrophobique. Si le voile est la causalité direct du drame, le postulat de départ est le suivant : le voile se nourrit de notre volonté à la contrôler. Pour le bouddhisme, le taoïsme et les ermites, l'éveil ou le bonheur absolu n'est accessible qu'en laissant la rivière couler, sans perdre d'énergie et sans attentes à pouvoir dompter les épreuves, on embrasse alors un passage du voile toujours temporaire.
Il est 2h et je ne ferme pas les yeux. Je me devais être rassurant devant Charles et Léa, je n'aurais jamais proposé de rester ici si je pensais qu'il y avait un vrai danger. Cependant je rumine, mes connaissances grandissent et ma soif d'aventures aussi, où est-ce que je traîne mes compagnons, trop de contrôle, trop d'égoïsme, trop d'impatience. À travers les bouchons d'oreilles j'entends la tente grincer affreusement. Le vent Nord-Ouest à tourné pour devenir plein Ouest, je l'avais vu sur les prévisions mais n'ai pas relevé, c'est ma troisième erreur de la soirée. Le flanc gauche mal protégé subit et les arceaux pliés par les rafales viennent régulièrement coucher la tente sur mon visage, m'empêchant de dormir. Nous découvrirons au petit matin qu'une attache plastique, importante pour garder la structure aluminium en place, a rompu.
La vie oscille comme un pendule de droite à gauche de la souffrance à l'ennui - Arthur Schopenhauer
Notre bon Arthur, que j'éviterai d'inviter en soirée, défend que la condition humaine est inévitablement malheureuse. Si nous désirons quelque chose, cette chose nous manque, nous sommes insatisfaits, donc nous souffrons. Si le désir se réalise, nous sommes satisfaits, et vient donc une forme de malheur bien plus passive : nous nous ennuyons. Lié au bouddhisme cité plus haut, briser l'oscillation ne serait possible que grâce à un fort détachement, un oubli même de ce qui crée nos désirs. Le problème de cette thèse est que outre son aspect pessimiste, sa solution se déploie dans une application sociale peu réaliste: il est à mon avis difficile de construire notre civilisation autour d'individus sans désirs et refoulant leurs pulsions biologiques. Ouvrez la parenthèse, le moine exilé est-il égoïste au regard de la condition humaine ? Vite, non, refermez la parenthèse, voilà c'est mieux. Aux antipodes nous retrouvons la course aux désirs modernes, l'Iphone 17 vient de sortir, ça se saurait depuis si le bonheur résidait dans le matérialisme. Je reviens, il faut que je range mon étagère à matos de randonnée, elle déborde.
À peine sorties des Houches et en direction de la réserve naturelles des Contamines-Montjoie, les chalets en bois se multiplient. Des constructions neuves et des chantiers par chaque lieux-dits, dans le parking de belles voitures, entretenues et bien trop propres. En somme l'émigration des CSP+ vers les milieux agricoles, sous réserve que l'accès aux pistes de ski soit facile. La station spectrale du col de Voza jouxte le train à crémaillère le plus haut de France, désservant le glacier de Bionassay jusqu'à son terminus savamment nommé : le nid d'aigle. Heureuse coincidence, nous avons prévu de rejoindre des amis pour déjeuner, imposant une sévère matinée de 19km jusqu'à un magnifique restaurant de montagne. Je passe en silence devant les remontées mécaniques qui disparaissent dans le contre-bas brumeux.
La réalisation du désir ne fonctionne pas, car le cerveau vivrait sur un niveau fixe. Ainsi n'importe quel pic de dopamine, ocytocine ou autre hormone positive se terminant par “ine”, se régularise toujours, et la courbe du bonheur personnel revient à son plateau initial. Si mes collègues me trouvent fou et un poil masochiste dans mes projets, c'est qu'il y a une astuce, l'aventure ne nivèle pas le désir par le haut, mais par le bas. Nous partons donc d'un objectif, d'un désir de réussite, de voyage, et rendons son accomplissement ardu. C'est en évitant les chemins les plus directs et en augmentant la difficulté physique, qu'on élève notre appréciation de la routine : je n'espère plus une villa, je pars en tente espérer mon 31m2. Je retrouve alors du sens en alignant mes valeurs et mes envies, me confronter à moi-même c'est lire le voile, je l'ai construit, je l'ai attendu, je respire. C'est une vision réductrice et partielles des escapades bien sûr, car c'est aussi par soif que l'on part, de nature, de découvertes et de rencontres - si si je vous assure, on peut faire des rencontres dans le désert. La curiosité devient alors moteur, aventure où es-tu, aventure me voilà.
J'ouvre les yeux, mon corps aura fini par s'endormir, exténué. La tente a tenu, la nuit est passée, les craintes et la peur avec; j'aimerais croire au miracle mais rien n'a été laissé au hasard, le positionnement des cordes d'ancrages, l'orientation de la toile ou le placement des sardines. La rivière a coulé, nous avons contrôlé le reste. Nous rangeons nos affaires alors que l'Aiguille des Glaciers se découvre et que la vallée s'ouvre, légèrement pressés de redescendre dans le calme nous nous hâtons d'atteindre la cabane du Combal. Dernier jour d'ouverture sous un ciel bleu lumineux, l'heure matinale et l'Italie appellent au cappuccino, je sors mes lunettes de soleil et suis du regard les deux oies en liberté. Le voile s'est levé.
J'ai toujours été attaché aux règles, car même si mon père m'aura toujours cru rebelle sur les bords, je crois surtout que le destin de tout parent est d'imaginer leur enfant comme tel. Ce n'est pas tellement le besoin de direction claire qui me rassure, mais le cadre fournie par ces lois, cadre qui participe à notre sécurité et nous écarte de l'anarchie. Les règles existent pour éviter un négatif personnel, matériel ou moral, mais quand cette transgression ne nous impacte pas directement, il est si facile d'ignorer les conséquences de nos actions. Tout randonneur aura vite compris que menacer un patou n'est pas de bonne augure, ce parce que la conséquence est directe et douloureuse, lui travaille dur pendant que vous vous promenez le pif en l'air, sifflotant et admirant les narcisses au loin, “mais enfin Bertrand, ce sont des linaigrettes à feuilles étroites ça”. D'un côté qui ne craquerait pas devant cette bouille poilue et ce regard perçant, cette posture de la bête qui n'a plus rien à prouver et du collier à clou qui dit “pas touche”. Si je perds ma main, sachez que c'est pour la bonne cause.
Nous venons de terminer la descente depuis l'aiguillette des Posettes pour arriver aux portes de Tré-le-Champ et de sa douce marche jusqu'au camping d'Argentière. Deux personnes nous interpellent alors, ils randonnent à la journée ça crève les yeux : la taille du sac, un sommeil de qualité, le regard encore frais et plein d'innocence, ou encore cette indifférence totale pour les toilettes publiques, acquis oublié, trônes de l'espoir et sauveteuses des intempéries personnelles, oui je sais, je me répète d'escapade en escapade, vive la République, vive les impôts. Je ne me permettrais pas de juger leur choix d'activité, par contre je jugerai leur naïf optimisme : ils n'ont plus d'eau. Nous voilà en train de leur expliquer que l'eau des dites toilettes c'est pas top, que nous somme déjà bas dans la vallée et que le ruisseau à un mètre de la route est tout aussi risqué. Léa s'agace, parce que non seulement c'est la base, mais que les deux zigotos ne veulent pas faire 300m pour aller jusqu'à la fontaine publique au bout du chemin. Le trail magic fonctionne probablement dans les deux sens, je me dévoue pour filtrer l'eau et après quelques aller-retours ils repartent avec le minimum syndical pour atteindre leur station de télécabines. Ils sont aussi reconnaissants que je suis dépité, c'est à dire énormément. Cependant les aider ce n'est pas qu'un geste de gratitude, c'est une espèce de devoir hiérarchique entre ceux qui savent et ceux qui apprennent. La société fonctionne par distribution de connaissance, et si randonner fait partie de mes compétences grandissantes, j'espère un jour être secouru dans un domaine où je peine.
Si seul le fou et l'arrogant se croient au dessus des consignes de sécurité, c'est bien l'égoïste qui brisent les règles dont les conséquences lui échappent. Vous noterez qu'en l'affaire l'ignare n'est que partiellement excusé, c'est d'ailleurs le roi de Babylone qui l'a dit : Nemo Censetur Ignorare Legem; fiction juridique certes, mais les panneaux et les campagnes de sensibilisation se multiplient et rendent invraisemblables les “ah, je ne savais pas”. La Montagne...respect ! Alors oui, ce paragraphe est pour toi, rigolo de l'Est qui vient détendre tes énormes panards de Hobbit dans les rivières du valais Suisse, qui vient souiller de ta sueur boueuse l'eau parfaitement turquoise des glaciers, qui vient mélanger à la farine de roche suspendue en surfaces les relents de tes produits hygiéniques et des fibres en polyester de tes chaussettes. Je n'omettrai pas non plus l'érosion du banc provoquée par ton passage de golem, ah ça, fallait pas me passer devant à la pause, ça t'apprendra.
Je vois les détracteurs de mon propos venir d'ici, car oui, la baignade dans les lacs de montage n'est pas interdite partout, mais “vivement déconseillée”, sauf que quand on se vante de partir retrouver une nature vierge au bout du monde, on évite de la dépuceler à coup de guirlandes de PQ et de savon de Marseille; la nature est à tout le monde, et il ne me viendrait pas à l'idée de venir chier sur votre paillasson. La jouissance de notre ignorance collective est passée, les récits d'époque inapplicables et la consommation doit changer. À l'heure des polluants éternels, il est grand temps que nous commencions à descendre les poubelles.
Celle ou celui qui fréquente la montagne, c'est quelqu'un qui porte. Son sac oui, mais aussi sa vie, ses valeurs, sa responsabilité à traverser ce monde. - Paul Bonhomme
Nous approchons du col de la Seigne petit à petit, et à moins d'un kilomètre de celui-ci je repère un aplanissement dans le terrain, la vue est dégagée dans les dernières heures de soleil et de l'eau coule à côté. J'ai bien trop fait l'erreur pour ne pas savoir qu'il faut toujours s'arrêter au premier bivouac disponible, car de longues heures de marche peuvent s'enchainer avant le prochain. Mais pas ce soir, ce soir je veux passer le col et la première frontière du tour, je veux dormir en Italie. Le problème c'est qu'en Italie la loi interdit les campements en dessous de 2500 mètres, le col de la Seigne culminant à 2516m il ne nous reste que 16 malheureux mètres pour trouver un emplacement correct. Un pari stupide mais symbolique, basé sur une seule source, celle d'un post Facebook lugubre ne dépassant pas 4 likes. Ce que le post Facebook ne stipulait pas c'est qu'en ce mois de Septembre 2025 les rafales de vent n'allaient pas se calmer après le coucher du soleil. Je pars seul à la recherche du bivouac promis, bien plus convaincu par mon idée que le reste du groupe - ceci dit je ne leur en veux pas, à leur place je ne me ferais pas confiance non plus. Raccroché au miracle des réseaux sociaux, c'est caché par l'irrégularité du terrain et 20 mètres plus loin que je découvre une zone vide et dégarnie qui me tend les bras; Facebook n'aura pas menti, que dieu t'accompagne Frédéric, toi et ton t-shirt Marvel comics. C'est la face sauvée et le bâton levé que j'indique à mes compagnons de me rejoindre, je jette en même temps un coup d'oeil à l'altimètre: 2502. Nous ne dormirons que peu cette nuit, mais avons eu le culot de respecter les règles.
Et si plus tard
On voulait connaître mes histoires
Combien vaudront vraiment la peine d'être racontées
- Des histoires à raconter 🎵
Combien de choses ai-je déjà oublié ? Combien de mémoires chéries disparues ou de moments troublés par les flots du temps, à chaque image que je souhaite garder une ancre jetée à la mer alors que ma barque avance inlassablement. Je vogue mais les chaînes rouillent et l'acier s'effrite, imperceptiblement d'abord, puis un jour les maillons me glissent entre les doigts dans une poudre de sable fin. J'observe alors mes lignes de mains cramoisies par l'oxydation, vestige du passé et des bouteilles à la mer relâchées dans l'espoir de les retrouver. Résolu à ne pas vivre condamné je fige fébrilement les instants, dans ma poche un téléphone et son disque dur plein de vie me permettent de lutter contre l'amnésie de la lumière, dans mon sac un vieux porte-mine crée la fiction de mes pensées. Écrire c'est apprendre au cerveau à traduire les histoires de notre coeur.
J'aimerais pouvoir, mais je ne saurai jamais leur dire à quel point leur présence est importante pour moi, c'est seulement en écrivant que j'arriverai à le communiquer. Nous savons que c'est le dernier déjeuner à trois sur le TMB, Charles souffre trop de son genou et va nous quitter ici et là, sur la terrasse d'une pizzeria au centre de Courmayeur. C'est un sentiment de trahison qu'il ressent, des heures de natation, des sorties course et des randonnées à la journée, mais aujourd'hui son corps n'aura pas accepté la charge. Nous croisons au même temps un trailer dont le genou est bandé, il était en tête de course du TOR330 lorsque un de ses bâtons carbone cassa sous son poids, les forces mécaniques opérant, il sacrifia sa course pour éviter la chute. Ça ne suffira pas à convaincre Charles que “franchement, ça arrive”, ni à rouvrir le tunnel de Mont-Blanc, “ah parce qu'en fait il est fermé pour travaux, il va te falloir deux jours pour rentrer sur Paris”. Je coupe ma première part de pizza, silencieux, rembobinant les quatre derniers jours de voyage, raccroché à l'histoire qui s'est écrite et persuadé de la chance que j'ai d'en avoir fait partie. Charles sans le savoir, m'aura permis de re-découvrir la randonnée.
Même si ce soir
Je suis touché parce qu'il est tard
Demain, j'aurais sûrement dejà tout oublié
- Des histoires à raconter 🎵
On se souviendra de ce qui nous a touché, on racontera ce dont on est fiers. Construire sa vie et son aventure c'est un travail de tous les jours, c'est un choix que l'on doit faire à chaque heure car elles finiront toujours par passer sans nous. C'est vrai, passer une nuit misérable sur un col marquera les esprits et fascinera ceux qui sont restés en bas, mais ce n'est pas un objectif en soi, c'est un rite de passage pour accepter la plus belle chose qui puisse arriver à nos vies : l'imprévu. Qu'il soit clair que je déteste ça, j'aime ce qui se calcule ou ce qui se prévoit, je m'équipe en conséquences de probabilités et fait des choix conscients par rapport aux risques estimés. Mais l'imprévu c'est bien plus complexe que ça, il n'a que faire de vous, c'est cent, mille, dix mille balles rebondissantes dans une boîte que l'on secoue. C'est des milliards d'entités qui s'entre-choquent, s'attirent, se repoussent, c'est une symphonie chaotique et un balais parfaitement rythmé, mais ce sont surtout ces frissons qui nous font rougir, la pointe de peur qui nous fait douter, l'inconnu qui nous électrise. La plus grande chose que je me dois à moi-même est de l'accepter, car c'est la seule manière dont j'oserai jamais voyager au-delà des limites que je me suis imposé.
Tellement content d'avoir trouvé notre bivouac, je commets ma première erreur en ne vérifiant pas correctement l'état du sol, bien trop meuble. La seconde est encore moins pardonnable, alors que l'on se coordonne parfaitement avec Léa pour monter la tente entre deux rafales, j'omets complètement d'y glisser mon sac, une pierre, un brin d'herbe, quoique ce soit qui aurait permis de lester un tant soit peu le parachute qu'on est en train de bâtir. C'est en préparant la deuxième toile, sereins de voir les quatre sardines correctement enfoncées, que l'inévitable se produit. Le vent s'engouffre et vient arracher la structure du sol dans un dramatisme assez sensationnel, je me retrouve à observer cet énorme virevoltant rouge et gris dévaler la pente avant de réaliser ce qui est en train de se passer, mes jambes sont déjà en mouvement. Je suis en passe de la récupérer mais vois soudainement Léa dans mon champ de vision, engagée dans sa course et bien décidée à en découdre. Elle vient plaquer la tente au sol - un vrai caramel à la Chabal - écrasant la toile, les sardines miraculeusement accrochées et les arceaux en aluminium ultra léger, crac, bon, ça c'est pété.
Nous n'en menons pas large et devons nous adapter, les trois énergumènes que nous sommes s'improvisent donc maçons, et à force de patience et d'aller-retours nous érigeons un muret de pierres plates pour nous couvrir du vent, il est d'ailleurs parfaitement stable tant qu'on s'abstient d'y toucher. Alors que j'appelle Charles à l'aide pour soulever un caillou de vint-cinq bon kilos et que j'explique en même temps à Léa qu'il ne faut pas hésiter à combler les trous avec des chutes pour renforcer - je n'en sais bien sûr fichtrement rien -, je me dis que ça doit être ça, le Darwinisme. Le mur trop court nous oblige à rapprocher les deux tentes, les haubans se chevauchent, les toiles se parlent, et on se retrouve à inviter Charles pour le dîner, qui nous passe au préalable son repas en tendant simplement le bras sous nos absides. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas autant ri. Par nervosité bien sûr, parce qu'on se dit qu'on pourrait être au refuge, et parce que je trouverai toujours un comique certain à observer trois pédestres partir la nuit tombante aux toilettes, trois frontales dans la tempête qui essayent de ne pas s'uriner dessus (tous n'auront pas réussi). Je me relèverai en pleine nuit pour vérifier les attaches et m'assurer que rien n'a bougé, je passe la tête et suis pris de court par le spectacle du ciel, j'attrape mon téléphone mais la luminosité manque, la photo est noire. Ça n'a pas d'importance car cette soirée, je m'en souviendrai.
De la mythologie grecque à l'empire romain, du Moyen Âge à Poudlard, un oiseau aux plumes rouges ardent et à l'encolure or brillant continue de planer dans le ciel de nos fantasmes. Seul individu de son espèce il est condamné à vivre dans la solitude de son immortalité et du cycle éternel : mourir pour mieux renaître. Si le phénix a fasciné à travers les âges c'est surement pour sa relation privilégié avec le miracle, qui d'autre que Dieu pour doter un oiseau de pouvoirs hors normes et d'une longévité infinie. Sauvé et béni par Noé sur son arche, renaissant dans les flammes afin de complaire aux rites funéraires romains, symbole de la résurrection du Christ chez les chrétiens, c'est chez les juifs que sa représentation est peut-être la plus intéressante. Alors qu'Adam et Ève succombèrent à leur curiosité et mangèrent un fruit de l'arbre du savoir, tous les animaux les suivirent sauf un : en refusant il gagna le droit de vivre 1000 ans, avant de renaître de son oeuf et de vivre 1000 années de plus. La moral est cryptique, parce qu'on y verra assez facilement une conclusion autoritaire : “reste dans l'ignorance, tu vivras plus longtemps et seul”; devenir immortel sans connaître le plaisir de la pomme, pas certain de vouloir m'y aventurer. Seules les représentations asiatiques du fenghuang daigneront en faire un couple de deux spécimens complémentaires, sous la tutelle du yin et yang chinois. De manière plus pragmatique on pourra voir dans le phénix une extrapolation des oiseaux endémiques à ses régions respectives : le héron en Égypte, le faisan doré et le paon en Asie, mais on imaginera aussi l'aigle, le gypaète barbu, le paradisier grand-émeraude et le flamant rose. Ce dernier fait d'ailleurs parti de la famille des Phoenicopterus, contraction de phoînix : pourpre en grec, et de pterus : ailes en latin.
Procrastinateur chronique, la discipline n'a jamais fait parti de ma routine alors que je respecte grandement la liberté qu'elle offre. Discipline dans la préparation, dans l'organisation, dans l'effort, c'est par un processus anodin mais répété des centaines de fois que l'on garde le contrôle, que l'on s'octroie à l'angoisse de ne pas agir. Nous décidons de partir du camping du Peuty aussi tôt que raisonnable, la Suisse n'ayant que trois campings officiels sur le chemin du tour, le terrain de ce matin est une plaque tournante pour tous les randonneurs. Démarrer tôt a deux avantages : éviter les marcheurs qui s'étireront jusqu'au col de Balme, mais surtout longer les parois encore ombragées du matin car 800 mètres de montée c'est long, on vient de partir, je sue déjà. Je gambade, je marche, je sillonne, je m'extrais de la vallée qui se réveille et traverse les derniers S tel un vampire qui fuit les rayons, un dernier détour pour voir apparaître le refuge peut-être. Non, pas un refuge, bien plus spectaculaire. Nous aurons attendu sept jours pour le voir, orné de son nuage lenticulaire - bonnet des grands vents et sombrero du beau temps - il perce le décor en contre-plongée de son blanc éclatant et purifie l'air de mon esprit, laissez moi imaginer qu'il me parle, j'ai suffisamment crapahuter pour y avoir le droit. Le soleil devient soudain bénédiction sur la terrasse du refuge encore vide, et pendant que je profite d'une crumble aux pommes merveilleux le doute s'immisce… ah non c'est bon, regarde c'est écrit là, le massif du Mont-Blanc entre l'Aiguille verte et les Aiguilles rouges, je savais bien qu'on n'avait pas pris le topo-guide pour rien Léa.
Pourquoi revenir de ses cendres, faut-il forcément se détruire et brûler dans les flammes pour se renouveler. Sûrement pas, mais je veux bien croire que revenir aux sources demande de passer par un certain inconfort, le bouton magique n'existe pas alors il faut chercher et essayer, apprendre et recommencer. S'améliorer n'existe pas sans y mettre un effort, sans y mettre une énergie, et ce sont bien ça les deux monnaies d'échange de notre condition : le temps et l'attention, les stocks sont limités alors il faut choisir. Au fond rien n'est à résoudre, il faut simplement mettre un peu de soi chaque jour, accepter le chemin qui sépare aujourd'hui de demain et se dire qu'en fait, le phénix doit drôlement s'ennuyer dans un monde sans date de péremption.
Nous sortons de la camisole nuageuse du Brévent et de sa minéralité abrupte; j'aime ce jeu de chamoix à sauter de pierres en pierres dans les éboulis d'autres fois, convaincu que mon pied est sûr mais sans regarder en bas pour autant. Nous prenons notre dernier déjeuner dans le brouillard, à l'amorce des 1400 mètres de descente qui nous mènera à la ligne d'arrivée, des tortillas, du beurre de cacahuètes et un peu de speck, c'est loin d'être rustique et proche d'être excellent. À cette période les campings ferment et c'est donc un hôtel qui nous attend, la perspective d'une douche chaude et d'un restaurant me ramène instantanément à la civilisation, c'était bien beau de marcher 170km mais il en reste cinq alors on va se grouiller, d'ailleurs les nuages sont bas, la pluie arrive. C'est une sacré averse qui nous tombe sur le caberlot à deux kilomètres de l'arrivée, Houches sous douche, on traîne nos derniers pas sur le goudron et retrouvons en contre-bas la gare d'où nous sommes partis. Nous avons bouclé, la ligne de départ est celle d'arrivée, huit jours plus tard qu'est-ce qui a vraiment changé ? Pour les autres peut-être peu, pour moi, énormément. Au final renaître, ça ne tient qu'à nous.
Merci à Charles et Léa d'être venus.
Merci à l'Europe de croire encore aux chemins partagés.